In memoriam – Frédéric Barriault (1972-2026)
C’est avec une tristesse immense que le CRIDAQ a appris le décès de Frédéric Barriault, survenu le 18 mars dernier à la maison de soins palliatifs Victor-Gadbois. Historien engagé, spécialiste du christianisme social et membre étudiant du CRIDAQ, Frédéric préparait une thèse sur la trajectoire intellectuelle du jésuite Jacques Couture sous la direction de Catherine Foisy (sciences des religions, UQAM) et Martin Pâquet (histoire, Université Laval).
Depuis son départ prématuré, les témoignages à sa mémoire se sont multipliés. Le CRIDAQ joint aujourd’hui sa voix à ces hommages en vous partageant ci-dessous un texte préparé par sa codirectrice de thèse, Catherine Foisy. L’engagement sincère, dynamique et généreux de Frédéric pour les questions de justice sociale et de démocratie continuera d’inspirer tou.te.s celles et ceux qui ont eu la chance de le côtoyer. Nos condoléances les plus sincères à sa conjointe Valéry Colas, ses enfants Victor et Arthur, sa famille, ainsi que ses nombreux.euses ami.e.s, proches et collègues.
Frédéric Barriault, historien.
Le legs d’un artisan de justice en trois chantiers…
Pas évident de prendre ma plume pour rendre hommage à Frédéric Barriault quand son codirecteur de thèse, Martin Pâquet, l’a fait de manière aussi élégante et pénétrante presque immédiatement après son trépas. Passer après Jean-Claude Ravet, qui a su dire tout récemment la force de vie de Pâques à travers la manière dont Frédéric a vécu ses derniers jours sur terre, droit comme un chêne et d’une sérénité déconcertante devant l’inéluctabilité de sa mort. Et aussi après les divers hommages dans des médias spécialisés comme Présence Info… Malgré tout, je préférais essayer de prendre un pas de recul afin d’identifier, à partir de sa posture unique d’historien, de militant et de catholique engagé dans la mouvance sociale du christianisme au Québec, ce qu’il me semble crucial de poursuivre en termes de travaux de recherche. À mon humble avis, la contribution de Frédéric Barriault en histoire socioreligieuse québécoise mérite une suite et ce, sous la forme de trois chantiers prioritaires. Chacun de ces chantiers requiert une attention particulière de notre communauté scientifique, notamment au regard de leur caractère crucial pour penser à nouveaux frais des enjeux de société d’une actualité brûlante.
J’ai connu Frédéric par le biais du Centre justice et foi au sein d’un projet unique qui concernait tout autant la mémoire que le devenir du christianisme social au Québec. Appuyé par une équipe restreinte, il a été l’idéateur, le concepteur ainsi que le chercheur épluchant tout autant les archives qu’enregistrant des entrevues avec des témoins privilégié.e.s de cette mouvance socio-ecclésiale. Nous lui devons aussi la rédaction de tous les textes aujourd’hui accessibles au grand public par le biais du site Mémoire du christianisme social au Québec (mcsqc.ca). Dans la recension que j’en faisais en 2022 dans Le Bulletin d’histoire politique, je soulignais notamment le caractère pédagogique des fiches bio sociographiques et des fiches thématiques rédigées par Frédéric Barriault, leur rigueur factuelle n’étant aucunement réduite par la vulgarisation du propos de son auteur. Ce pan entier de l’histoire du Québec contemporain, dont les derniers haut-lieux s’effondrent les uns après les autres (par exemple, L’Entraide Missionnaire, le Centre justice et foi), se voit marqué par le seau de l’indifférence, victime de la désaffiliation profonde de la collectivité québécoise à l’institution ecclésiale catholique. Non seulement ce site, Mémoire du christianisme social (mscqc.ca) se poursuit-il, en étant alimenté par du matériel que Frédéric lui-même et d’autres collaborateur.ice.s avaient colligé, mais il se poursuivra aussi sous la forme de l’événement annuel auquel il donnait lieu et qui permettait de mettre en dialogue acteur.ice.s de cette histoire et praticien.ne.s du social, engagées pour la justice sociale aujourd’hui. Nous avons d’ailleurs tenu une conversation sociale sous forme de journée d’étude en ce sens, le 20 mars dernier, à l’UQAM. Cette volonté farouche de Frédéric Barriault de conserver bien vivante cette mémoire de la contribution des chrétien.ne.s aux luttes sociales ayant mené à l’instauration de plus de justice au sein de la société québécoise est partagée par plusieurs de ses collègues et c’est bien haut que nous porterons ce flambeau, en souvenir de lui. Ce travail me semble d’autant plus important que les politiques publiques mises de l’avant par l’État québécois sont en porte-à-faux avec les valeurs de justice et d’égalité des chances dont Il s’était fait le défenseur dans les décennies d’après-Révolution tranquille.
Nous avons poursuivi notre collaboration dans le cadre d’une recherche partenariale avec le Centre justice et foi et le Service aux collectivités de l’UQAM. Cette recherche, intitulée « Paulo Freire au Québec : christianisme social, éducation populaire et action communautaire » a donné lieu à la publication d’un dossier thématique dans le Bulletin d’histoire politique sur la réception croisée de la théologie de la libération et de la conscientisation au Québec. Ceci me permet de souligner un deuxième apport qui me semble essentiel de la contribution de Frédéric et qui avait largement bonifié notre recherche : la proximité avec des milieux de pratique et dans ce cas-ci, dans des réseaux militants, autant dans le monde de l’action communautaire autonome que dans celui de la sphère ecclésiale au Québec. C’est un trait qui traverse et définit, je crois bien, l’unicité de l’apport de Frédéric Barriault à notre connaissance sociohistorique du Québec contemporain. Par sa connaissance approfondie des débats traversant autant l’Église universelle et locale que la société du Québec et les sociétés occidentales plus largement, il était en mesure d’offrir des analyses tout aussi percutantes sur le plan intellectuel qu’éclairantes sur le plan de l’action. Il y a là un sillon à creuser et surtout, des dialogues féconds à poursuivre, entre milieux académiques et de pratique (communautaires, sociaux, religieux, etc.) Il faut absolument oser ces rencontres pour faire avancer notre société.
Car c’est bien sur l’action qu’il avait choisi de faire porter sa thèse de doctorat, en sélectionnant une figure par trop méconnue. En effet, depuis deux ans, il travaillait à mettre en contexte et en lumière, à travers diverses archives et entretiens, l’itinéraire intellectuel, politique, social et spirituel du jésuite Jacques Couture. Cette biographie, qui lui a été inspirée par celles qu’ont produites Jules Racine Saint-Jacques sur le père Georges-Henri Léveque et Jonathan Livernois sur Gérald Godin, a été laissée en friche. Frédéric Barriault tenait à ce projet de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa force, tant et si bien que lors de notre dernière rencontre, il m’a affirmé : « Je ne lâche pas Couture! » Il ne pouvait pas le lâcher et nous non plus car, aux vues des débats actuels sur l’immigration et la laïcité qui nous enferment toujours davantage dans une vision limitée des possibles, exhumer la pensée et l’action d’un Jacques Couture peut nous aider à tracer les marges de la cité, selon une compréhension généreuse des modalités de l’accueil des personnes issues d’horizons divers. Avec tes compagnons et compagnes de thèse, nous poursuivrons et finaliserons cette œuvre à laquelle tu as insufflé tant d’amour… Oui, Couture aura enfin sa biographie!
Je suis reconnaissante d’avoir pu cheminer, tout en partageant un même ancrage et horizon de vie, avec un homme aussi rigoureux, ouvert, passionné et rempli de vie. Même si je n’ai pas eu le temps de l’accompagner jusqu’au bout de cette thèse, ce fut un honneur! Frédéric Barriault, salut!
Professeure, Département de sciences des religions | UQAM


