In memoriam – Megha Sharma Sehdev (1981-2023)

C’est avec un immense chagrin que nous annonçons le décès prématuré de la Dre Megha Sharma Sehdev, anthropologue et historienne, récipiendaire de la bourse de stage postdoctoral du CRIDAQ en 2020-2021. Megha a réalisé son stage sous la supervision de Naïma Hamrouni à la Chaire de recherche du Canada en éthique féministe de l’UQTR et la co-supervision de Dominique Leydet, au CRIDAQ, à l’UQAM. Elle avait depuis peu été embauchée à titre de professeure au département des langues de l’Université de Toronto et était chercheuse associée au Centre for South Asian Critical Humanities.

C’est à l’âge de 42 ans qu’elle s’est enlevée la vie, le 17 août dernier. Nous offrons nos plus profondes condoléances à son conjoint, ses proches intimes, à ses ami.e.s, étudiant.e.s et collègues, aux membres des nombreux départements qu’elle a fréquentés et au sein desquels elle a travaillé ces dernières années, à Montréal, Trois-Rivières, Toronto et aux États-Unis.

Sa sensibilité, sa pensée foisonnante et extrêmement originale, son authenticité, son regard lucide sur le système de justice et l’intelligence de ses analyses, ont profondément touché les chercheuses et chercheurs qui ont eu la chance de la connaitre et de travailler avec elle.

Après avoir réalisé des études de baccalauréat en South Asian Studies à l’Université de Colombie-Britannique, et une maitrise en anthropologie médicale à McGill University, Megha Sharma Sedhev a poursuivi de brillantes études doctorales en anthropologie féministe et du droit à Johns Hopkins University. Sa thèse intitulée « Interim Artifacts of Law: Interruption and Absorption in Indian Domestic Violence Cases » (2018) a été soutenue par de nombreuses bourses de recherche, et les maisons d’édition de Cornell et de Fordham University Press l’avaient approchée en vue de sa publication sous forme de livre. Cette thèse avait fait grande impression aux membres du jury du concours de bourse postdoctorale du CRIDAQ et Megha s’est vu offrir la bourse postdoctorale annuelle du Centre pour l’année 2020-2021.

Dans cette recherche postdoctorale, elle soutenait que le sujet souverain supposé par le droit libéral est remis en question dans les affaires indiennes de droit de la famille et de violence domestique. En s’appuyant sur la recherche ethnographique de longue haleine conduite dans le cadre de sa thèse, auprès des femmes indiennes qui négocient avec les tribunaux de première instance et les forums para juridiques suite à leurs plaintes pour violence domestique, Megha nous fait voir que ces femmes ne recourent pas aux tribunaux en vue de gagner davantage en autonomie et obtenir des dédommagements. Elles mettent plutôt à leur service les problèmes inhérents au système judiciaire (la lourdeur administrative, les retards et reports, les erreurs) pour reconfigurer de nouveaux arrangements familiaux. Cela signifie que de nombreuses femmes qui ont eu recours au système de justice en raison de la violence domestique qu’elles ont subie, plutôt que de se laisser abattre par les failles et les injustices du système, ont appris à demeurer « à moitié mariées » et « à moitié divorcées », à vivre enchevêtrées dans des relations à la fois anciennes et nouvelles, et ce, de manière créative, inventive et inattendue.

Ces découvertes présentées par la penseuse déstabilisent à la fois la conception dominante de l’autonomie en pensée féministe libérale et la conception courante de la famille sud-asiatique comme unité fermée. Alors que le féminisme libéral considère l’ambivalence et la préservation d’un lien de parenté avec l’abuseur comme improductive, Megha soutenait plutôt que lorsque l’ambivalence est vue d’un autre œil (celui des victimes du système), elle peut aussi donner lieu à des arrangements de parenté nouveaux et inventifs, ouverts plutôt que fermés, et qui sont en réalité tout aussi en phase avec l’empowerment de ces femmes.

Le stage, comme la vie personnelle de Megha, ont été bouleversés par la pandémie, mais malgré les difficultés posées par l’isolement, et la tenue des activités à distance, Megha a trouvé la force extraordinaire de fonder et mener un réseau international de rencontres bimensuelles les samedis matin entre chercheuses et chercheurs issus d’univers diversifiés (anthropologie, sociologie, philosophie, études féministes), issus des quatre coins du monde, qu’elle a baptisé « Viral Conjunctions ». Un réseau qui a été actif pendant plus de deux ans et qui aura laissé une marque sur la vie de nombreux et nombreuses chercheur.e.s à travers le monde qui envisageaient ensemble un monde post-covid plus juste.

Megha aura contribué au rayonnement du CRIDAQ auprès de nouveaux publics ainsi qu’à l’élargissement des horizons théoriques du Centre, notamment à travers l’organisation de l’atelier «  Disfigurations of Power: Violence, Aesthetics, and Possibility », qui rassemblait, en plus d’elle-même, les chercheuses Zakiyyah Iman Jackson, professeure à la University of Southern California, ainsi que son ancienne superviseure de PhD, collègue et très chère amie professeure à Johns Hopkins, Veena Das.

Suivant son passage au CRIDAQ et à la Chaire de recherche du Canada en éthique féministe l’année suivante, Megha a obtenu des charges de cours à l’Université Concordia, où elle a été extrêmement appréciée par les étudiant.e.s. Ses publications des dernières années sont publiées dans plusieurs revues, dont Feminist Anthropology, South Asian Studies et Political Theology. Elle gardait bien vivants ses liens avec la Chaire de recherche du Canada en éthique féministe de l’UQTR, où elle devait poursuivre, avec sa titulaire, la recherche entreprise pendant la pandémie autour de la violence domestique en Inde et la vulnérabilité humaine ordinaire.

Un très beau texte soulignant le parcours de vie, à la fois sombre et lumineux, de Megha et l’impact qu’elle a eu sur ceux et celles qui ont eu la chance de passer des moments de leur vie avec elle a également été partagé par le Département d’anthropologie de Johns Hopkins, où elle réalisé sa thèse: https://anthropology.jhu.edu/2023/08/27/obituary-megha-sharma-sehdev-1981-2023/

Elle sera profondément regrettée. Nous espérons honorer sa mémoire en relayant ses travaux, articles et conférences, qui se retrouvent sur sa page Academia au lien suivant : https://anthropology.jhu.edu/2023/08/27/obituary-megha-sharma-sehdev-1981-2023/

Nos condoléances émues à son conjoint, ses ami.e.s les plus intimes, ses étudiant.e.s et ses collègues.


En cas de besoin, n’hésitez pas à contacter l’une de ces ressources:

  • Pour rejoindre un centre de crise (disponible 24/7) : 1 866 APPELLE (277-3553)
  • Pour contacter une ligne d’écoute téléphonique destinée aux personnes ayant perdu un être cher : 1 888 533-3845

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