Appel de textes – Dossier thématique de la Revue Sociologie et sociétés: L’Église catholique en crise(s): au cœur de l’«ecclésio-anxiété» et en-deçà
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Comment les institutions historiques de régulation sociale réagissent-elles aux défis contemporains de légitimation, de contestation et de pluralisation des sources de sens ? Ce questionnement traverse nombre de recherches en sciences sociales qui interrogent les recompositions du lien entre autorité, croyance et régulation dans un monde marqué par la sécularisation, la montée des individualismes et la diversification des régimes de vérité. À ce titre, les institutions religieuses offrent un terrain particulièrement fécond pour saisir les tensions qui traversent aujourd’hui les dispositifs de production de normativité, de cohésion et de signification.
Parmi elles, l’Église catholique constitue un observatoire privilégié. Institution globale, marquée par une forte verticalité et une tradition doctrinale ancienne, elle se trouve au cœur de nombreuses controverses et reconfigurations.
Ce dossier thématique se propose d’examiner les multiples crises contemporaines qui traversent l’Église catholique, en articulant les dynamiques internes à l’institution ecclésiale et ses interactions avec la société civile. Si l’Église a historiquement connu de nombreuses tensions et conflits, plusieurs analystes considèrent que la conjoncture actuelle présente une intensité inédite, qui pourrait être rapprochée de la crise du XVIe siècle ayant conduit à la Réforme (Hervieu-Léger et Schlegel, 2022). Ces crises ne se limitent plus à des épisodes ponctuels, mais relèvent désormais d’un processus structurel et polycentrique de remise en cause de son autorité, de ses structures et de sa légitimité.
Loin d’être une institution du passé, l’Église catholique demeure un acteur structurant dans un monde globalisé et pluralisé, influençant les politiques publiques, les trajectoires individuelles et les régimes normatifs — y compris dans des contextes hautement sécularisés comme le Québec ou l’Europe occidentale. Toutefois, elle est aujourd’hui confrontée à des bouleversements théologiques, moraux, politiques et organisationnels qui déstabilisent ses fondements et la contraignent à de profondes reconfigurations (Hervieu-Léger, 2003).
La convergence de ces bouleversements s’accompagne, au sein de sa sphère d’influence — la « cathosphère » (Poulat, 1986) —, d’une forme d’« ecclésio-anxiété », comparable à l’éco-anxiété face à la crise écologique. Il s’agit d’une inquiétude, diffuse ou explicite, suscitée par ce qui est perçu comme une perte irrémédiable d’autorité, de représentativité et d’unité imaginée, en raison de la fragmentation au cœur de cette polycrise des styles de catholicité, des imaginaires institutionnels et des régimes locaux de normativité.
Cette anxiété traverse les différentes composantes du monde catholique – fidèles, clergé, hiérarchie, communautés engagées – et affecte aussi bien les discours que les pratiques. Elle peut engendrer des réactions de repli, de résistance ou de crispation identitaire, mais aussi des aspirations à des réformes, qu’elles misent — pour filer l’analogie avec les réponses à la crise écologique — sur un « technosolutionnisme » ou revendiquent une « décroissance institutionnelle ». Elle mérite, à ce titre, une attention sociologique à part entière.
L’Église catholique entretient, depuis le XIXe siècle, une relation ambivalente avec la modernité (Fouilloux, 1998). Si le concile Vatican II a marqué un tournant dans l’ouverture à certains principes modernes, il n’a pas remis en cause la structure hiérarchique, patriarcale et centralisée qui constitue le socle du pouvoir ecclésial. Cette tension entre ajustements doctrinaux et conservatisme institutionnel explique en partie la persistance et la complexification des crises contemporaines (Hervieu-Léger, 2022).
Ces crises, loin d’être isolées, sont multidimensionnelles : elles affectent simultanément la gouvernance, la doctrine, les rapports aux fidèles, les normes sexuelles et genrées, ainsi que les registres de vérité et d’autorité. Elles engagent une transformation profonde du catholicisme, tant dans ses formes institutionnelles que dans ses modalités d’adhésion et d’appartenance (Jeffrey, 1999). Il s’agit de dépasser les lectures centrées sur la seule minorisation de l’institution – qu’elle soit démographique, culturelle ou politique (Béraud, 2021 ; Meunier et Perreault, 2023 ; Raison Du Cleuziou, 2025) – afin d’analyser plus finement les dynamiques de recomposition qui traversent aujourd’hui le catholicisme. Quelles sont les logiques sociales, doctrinales, politiques et culturelles qui sous-tendent cette polycrise ? Quels acteurs y participent, la diagnostiquent, la contestent ou cherchent à y répondre ? En quoi les réponses institutionnelles et collectives à ces crises réactivent-elles des conflits anciens ou en inaugurent-elles de nouveaux ?
L’objectif du dossier est d’ouvrir un espace de réflexion sur les métamorphoses du catholicisme à partir de cette notion de crise(s), entendue comme une catégorie analytique et comme un mode d’expérience structurant pour les fidèles, les institutions et les observateurs du religieux. En croisant les échelles et les disciplines, le dossier vise à saisir comment cette « ecclésio-anxiété » contemporaine reconfigure les frontières du croire, de l’appartenance et de l’autorité dans le monde catholique.
Ce dossier thématique entend ainsi interroger à la fois ces bouleversements, leurs effets intra et extra-catholiques, ainsi que les narratifs qui les accompagnent — souvent porteurs d’hypothèses séduisantes ou effrayantes mais réductrices —, dans une perspective résolument sociologique, tout en s’inscrivant dans la tradition d’interdisciplinarité et d’ouverture intellectuelle de Sociologie et sociétés. Il entend contribuer à une cartographie renouvelée des transformations du catholicisme, en croisant terrains empiriques variés (Nord/Sud, rural/urbain, centre/périphérie), échelles d’analyse (locale, nationale, transnationale) et dimensions d’observation (dogmatique, institutionnelle, expérientielle, affective).
Ce dossier se veut également un écho contemporain au numéro publié par la revue en 1990, intitulé « Catholicisme et société contemporaine ». Trente-cinq ans plus tard, dans un monde traversé par de profondes recompositions religieuses, politiques et sociales, il apparaît nécessaire de rouvrir l’enquête sociologique sur l’Église catholique à la lumière des crises actuelles, en mobilisant des outils analytiques ajustés aux mutations contemporaines. Plus encore qu’à l’époque, il s’agit de rassembler des travaux fondés sur des terrains diversifiés — occidentaux comme non occidentaux — capables de croiser les échelles (locale, nationale, transnationale), d’articuler les niveaux d’analyse (doctrinal, institutionnel, expérientiel), et de mettre en lumière les tensions, les formes d’adaptation du pouvoir, des croyances et des processus de subjectivation à l’œuvre dans les transformations du catholicisme contemporain. Dans cette perspective, le dossier affirme une volonté de décentrement épistémologique, en vue de contribuer à une sociologie du catholicisme moins autocentrée, capable de penser conjointement les périphéries, les marges et les configurations plurielles de l’institution, au-delà des seuls cadres européens et francophones. Ce décentrement implique de se tourner vers les formes populaires et contestataires de catholicisme, notamment en Amérique latine, en Afrique et en Asie, qui révèlent à la fois la plasticité du champ religieux catholique et ses tensions internes face aux dynamiques de syncrétisme (Spica, 2018), de pluralisation religieuse (Thorsen, 2023) et de réappropriation culturelle (Casanova, 1994, 2019 ; Conway, 2021 ; Blancarte, 2000, 2009 ; De la Torre et Gutiérrez Zúñiga, 2023 ; Orellana, 2024).
Axes thématiques (non exhaustifs)
Les propositions pourront s’inscrire dans l’un ou plusieurs des axes suivants. Ceux-ci n’ont pas vocation à baliser strictement les contributions, mais à suggérer quelques pistes de réflexion à partir des crises traversant aujourd’hui le catholicisme.
1. Autorité, gouvernance et scandales
Ce premier axe regroupe les travaux portant sur les formes de mise en crise de l’autorité ecclésiale, qu’il s’agisse de crises de gouvernance, de scandales d’abus sexuels et spirituels (Keeanan, 2011 ; Conway, 2014a ; Béraud, 2021 ; Desmazières, 2024 ; CIASE, 2021 ; Hoyeau, 2021), ou de tensions autour des dispositifs de régulation, de silence ou de contrôle (Bautista, 2020 ; Morello, 2015 ; Blancarte, 2009). Les recompositions du pouvoir religieux, les figures charismatiques en déclin ou en émergence, les modalités de restauration ou de contestation de la légitimité cléricale pourront notamment être explorées.
2. Vocations, figures ministérielles et recompositions des rôles
Ce volet s’intéresse aux mutations des configurations vocationnelles et des fonctions pastorales, dans un contexte de chute des vocations et de vieillissement du clergé (Hoge, 2006 ; Foisy, 2018 ; Join-Lambert, 2023). Il accueille des travaux sur les formes de mission inversée, la montée en responsabilité des laïcs, les figures sacerdotales contemporaines et les modèles alternatifs de ministère. Les questions de genre, d’ethnicité et de géopolitique dans la redistribution des rôles ecclésiaux ou les transformations des ministères dans des configurations diasporiques ou postcoloniales pourront aussi y être abordées (Palacios, 2007 ; Vaidyanathan, 2019).
3. Normes doctrinales, sexualités et identités
Le catholicisme continue de jouer un rôle central dans la production des normes sexuelles et genrées (Rochefort et Sanaa, 2013). Ce troisième axe accueille des contributions portant sur les tensions entre tradition doctrinale et pratiques d’ajustement pastoral (Fiducia supplicans, 2023 ; Portier et Béraud, 2015 ; Koussens, 2007 ; Koussens et Bizeul, 2022). Il est ouvert aux réflexions sur les féminismes catholiques (Létourneau et Roy, 2018 ; Ross, 2001), les mobilisations et acteur.trice.s LGBTQI+ dans l’Église (Yip, 1997 ; Cornelio et Dagle, 2024 ; Pietkiewicz et Kołodziejczyk-Skrzypek, 2016 ; Yip, 2016 ; Tricou, 2021 ; Bizeul, 2025), ainsi que sur les dynamiques de resignification des normes à la croisée des théologies féministes, queer ou décoloniales.
4. Pluralisation, sécularisation et reconfigurations culturelles
Ce dernier axe propose d’explorer les formes d’adaptation, de recomposition ou de redéfinition culturelle du catholicisme dans des contextes marqués par la sécularisation, la patrimonialisation ou la pluralisation religieuse. Il s’inscrit dans la continuité des travaux analysant les processus de distanciation ou de réagencement des pratiques et des appartenances croyantes dans les sociétés contemporaines (Zubrzycki, 2016 ; Bréchon, 2024 ; Chélini-Pont, 2022 ; Roy, 2023), tout en appelant à un décentrement géographique et théorique du regard.
Dans une perspective comparative et transnationale, cet axe encourage l’examen des reconfigurations du catholicisme en contexte migratoire ou diasporique, notamment à travers les travaux sur les communautés haïtiennes à Montréal, Paris et Miami (Mooney, 2009), sur les mobilisations transnationales des catholiques latino-américains (Vasquez et Marquardt, 2003), ou sur les recompositions des catholicismes africains et asiatiques dans des régimes religieux pluralisés (Conway, 2014b ; Madsen, 1998 ; Leung & Wittberg, 2004).
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Modalités et calendrier provisoire
- Propositions d’articles (300 à 500 mots, avec courte bibliographie et 5 mots-clés) à envoyer avant le : 1er octobre 2025
- Retour aux auteur·es : 1er novembre 2025
- Soumission des articles complets (40 000 à 60 000 signes, espaces compris) : 1er mars 2026
- Évaluation en double aveugle, selon les normes de la revue
Les dates peuvent être ajustées selon le calendrier de Sociologie et sociétés.
Les articles doivent être rédigés en français. Chaque soumission devra être accompagnée d’un résumé de 1 500 caractères et de 5 mots-clés, en français.
Soumission et contact
Les propositions sont à envoyer à : loic.bizeul@usherbrooke.ca ; foisy.catherine@uqam.ca ; josselintricou@gmail.com Pour toutes informations complémentaires, n’hésitez pas à nous contacter.


